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Après " L’assassin du Banconi " et " L’honneur des Kéita ", Moussa Konaté publie le troisième volet des aventures du commissaire Habid toujours accompagné de son inaltérable adjoint Soso. " L’empreinte du renard " est un polard bien ficelé qui non sans humour nous entrouvre les portes d’un univers bien étrange et déconcertant, celui des Dogons. Si des lecteurs s’apprêtent à y fleurer bon les douceurs de l’exotisme facile, qu’ils déchantent tout de suite. Bandiagara et les magnifiques falaises où les villages telles des termitières y sont suspendues miraculeusement, cela dans un enchevêtrement architectural qui défie les lois de la gravité, ne forment pas un décor de carton-pâte pour une opérette de quatre sous. La sorcellerie, les silences angoissants des nuits où les cobras hypnotisés par des forces mystérieuses composent des danses macabres peignent un univers loin de toute rationalité. Un monde bien étrange où les meurtres de jeunes villageois sont considérés de tous, y compris par la police de Mopti, comme le fruit d’une vengeance des divinités qu’il ne faut surtout pas déranger sous peine de mort. En conclusion, une sale affaire pour le commissaire qui dans cet univers fait d’irrationnel voit ses méthodes d’enquête traditionnelles inopérantes. Et pourtant le vieil Habib doit faire vite pour mettre fin à la série de meurtres. Malheureusement pour lui, les cadavres au ventre boursouflé, annonce d’une décomposition proche, sont peu bavards. Peuple mystérieux, terreur, omerta, décidément le vieil Habib aurait été grandement satisfait de ne pas avoir été invité au banquet. Les remugles d’une sale affaire ont pointé leur nez. Et que dire de ce renard divinatoire ? Ce policier qui livre quelques aspects du quotidien des Dogons est une bonne petite récréation à ne pas bouder, d’autant plus que les retrouvailles avec notre Hercule Poirot malien sont réjouissantes.
L’écrivain malien Diabaté Massa Makan,1938-1988, descendant d’une famille de griots malinkés, offre avec son roman " Le lieutenant de Kouta " une jolie pépite faite d’un humour irrésistible. Une jubilation jamais féroce qui page après page captive les lecteurs bienheureux de savourer ce bonbon tendrement acidulé. Dans le premier volet de ce roman en trois actes (chaque histoire peut être lue indépendamment des autres), un enfant du pays, le lieutenant Siriman Keita, est de retour dans son village Kouta après avoir combattu en France. Ces années passées dans la métropole n’ont pas été sans incidences sur ses valeurs qui ne sont plus tout à fait en harmonies avec les traditions villageoises. C’est ainsi qu’il se fait construire " une maison carrée " au lieu de la coutumière case ronde. Pire encore, il est le premier à se marier civilement ! un acte d’une grande gravité au regard des coutumes et de la religion musulmane. Plastronné de médailles et protégé par le commandant de cercle qui voit en lui un modèle d’insertion au régime colonial, le lieutenant s’octroie auprès des villageois un rôle incontournable, une des conséquences d’un orgueil démesuré. Peu lui importe les autorités traditionnelles séculaires. La chefferie et l’imam ne sont que des instruments dépassés. Soit il les ignore ou bien les utilise avec opportunisme. Entouré de ses courtisans dont le nombre varie en fonction de ses échecs ou de ses réussites, Siriman Keita devenu le centre de gravité de sa communauté se lance dans de nombreuses entreprises qui ne sont pas toujours heureuses. Délectable à souhait, " Le lieutenant de Kouta " témoigne de la faconde enjouée de Diabaté qui émaille ses propos de savoureux proverbes. Dans une veine similaire au roman " Le vieux nègre et la médaille " de Ferdinand Oyono, ce récit est aussi un témoignage par le comique d’une incompréhension de deux mondes, l’Afrique et ses traditions d’une part, le régime colonial d’autre part. Et qui mieux pour en témoigner qu’un ancien combattant évoluant dans un univers aux valeurs contradictoires et discordantes.
Avec " Le coiffeur de Kouta ", Massa Makan Diabaté poursuit l’histoire des péripéties des villageois de Kouta pour notre plus grand bonheur. Nous retrouvons les personnages du premier volet à l’exception du lieutenant décédé. D’autres acteurs prennent vie et s’ajoutent au chambardement de la sérénité villageoise tel l’impulsif père blanc Kadri qui se reconnaît plus comme un villageois qu’un représentant d’une hiérarchie qu’il ne cesse de calomnier. L’écrivain saisit la vie du bourg avec bonheur : les clameurs des marchands de toutes sortes, le travail des artisans comme celui de Namori le boucher pingre et toutes les fredaines de tel ou tel habitant colportées à qui va le plus vite. Celles-ci sont le fond de commerces des " tueurs de temps " qui se rassemblent à l’ombre du hangar où Kompé l’unique coiffeur exerce ses talents. Kompé est l’œil du village. Tour à tour censeur, médisant, il est entouré de nombreux ennemis. Aussi quand s’installe un concurrent choyé par l’imam et le père Kadri, la guerre des intérêts n’est pas loin. Kompé ne peut pas accepter cette situation qu’il estime être une ligue contre lui… Ce qui n’est pas tout à fait faux. Une rivalité en résulte qui divise les villageois. La violence n’est pas loin. Toutefois si violence il y a, l’autorité compétente pour y mettre un terme n’est plus le pouvoir colonial. L’indépendance a mis en place un régime autoritaire qui a fait fi des coutumes villageoises. Dorénavant, les lois du pouvoir central sont les seules applicables. De telles dispositions entraînent le mécontentement des notables. Kouta, tel le village d’Astérix contre l’empire romain, décide de faire front. Le croustillant des situations, les expressions et les mots utilisés sont à l’instar du premier volet tout aussi savoureux et comiques. " Le coiffeur de Kouta " est une bien belle suite où le lecteur y prend un grand plaisir.
Dans le troisième épisode, " Le boucher de Kouta ", Diabaté continue sur sa lancée à croquer les mésaventures et autres péripéties du village. Cette fois-ci, c’est au tour de Namori d’être au centre des conversations. Unique boucher de Kouta, celui-ci dispose d’un rôle et d’un statut importants. C’est par lui seul que se fait l’approvisionnement en viande. Dès le levé du soleil, les femmes attendent l’ouverture de la boutique pour acheter les meilleurs morceaux destinés au palais fins de leur époux. Mais cette année, la sécheresse sévit. La disette menace. Les troupeaux des bêtes à viande sont décimés. En dépit de cet état catastrophique, l’étal de Namori est toujours bien approvisionné. Une situation qui soulève l’enthousiasme et la reconnaissance des siens. Namori fait mentir sa réputation d’être un vilain pingre. Chaque jour à l’ombre de la mosquée, il offre un repas chaud aux pauvres. Son statut de bienfaiteur va au-delà des frontières de Kouta. Considéré comme un homme inspiré par Dieu, les demandes en mariage sont nombreuses. Pourtant quand il était un jeune homme en âge d’épouser, ses avances étaient repoussées avec dédain par les jeunes filles en raison de son vil métier. Mais tout succès suscite des interrogations et des rumeurs. À ce titre, Solo frère de case de Namori mais colporteur de scandales mène son enquête. Avec son nez fin, il pressent que le boucher cache des secrets inavouables dont il pourrait tirer profit. La question se pose à lui : comment Namori s’emploie-t-il pour avoir chaque jour une provision de viande aussi importante ? Quel est donc ce secret qui conduit l’imam à bouder la présence du boucher ? Avec fougue et sur un ton jovial, Diabaté donne une nouvelle fois à ses lecteurs un savoureux récit dont il a le secret. L’humour parfume page après page ce roman où Kuta n’est décidément pas une bourgade tranquille.
Par deux fois sur notre chemin littéraire nous avons fait étape auprès du Béninois Couao-Zotti avec son roman " Notre pain de chaque nuit " et son recueil de nouvelles " L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes ". Avec son récit " Charly en guerre ", Couao-Zotti s’emploie dans un style fluide et épuré à sensibiliser les jeunes lecteurs _ à partir de douze ans _ aux horreurs des guerres en Afrique où des gamins sont recrutés pour en faire des armes, les fameux et dramatiques enfants soldats. Pour se faire, l’auteur raconte l’histoire du jeune Charly. Devant les ravages ethnocides de la guerre dans son pays et après que son père ait été torturé et exécuté, Charly et sa mère fuient les combats et s’installent dans un camp de réfugiés censés être protégés par les casques bleus. Confrontés au refus de ces derniers d’intervenir contre les factions rebelles qui s’entredéchirent, les réfugiés reprennent leur fuite désespérée, une fuite où Charly perd sa mère. Dans sa quête pour la retrouver, Charly croise un adolescent, John, un enfant soldat victime des horreurs des combats et ne croyant que par et dans son fusil. Improbable au départ au regard de leurs différences, John va petit à petit se prendre d’affection pour ce gamin et l’aider à retrouver sa mère. Le roman de Couao-Zotti avec toutes ses péripéties atteint sa cible : " Charly en guerre " est un écrit exhaustif pour un jeune lectorat sur les enfants soldats. Toutefois il serait dommage de donner aux enfants en première lecture sur l’Afrique un ouvrage qui décrit le continent dans une guerre perpétuelle. Il serait plus opportun pour les parents de donner à lire ce roman à la suite d’autres récits qui apporteraient un regard bien plus positif sur l’Afrique.


